Béatrice Neirinckx: drôle d’immersion en « art plastique »

Béatrice Neirinckx: drôle d’immersion en « art plastique »

Artiste plasticienne, Béatrice Neirinckx travaille… les déchets. Plastique en fin de vie et canettes de boissons gazeuses jetés dans la nature sont les principales matières premières de sa recherche créative. Une approche environnementale et humaniste de l’art qui mène sa vie personnelle. Rencontre avec une femme de convictions.

Qu’est-ce qui motive Béatrice Neirinckx ? « Une problématique me fait réagir », énonce-t-elle tranquillement. Cette artiste ingénieuse ne s’est pas donnée pour mission de montrer l’exemple. Pourtant, « le simple fait de ramasser des déchets interpelle ». Les mesures incitatives et répressives y sont certainement pour quelque chose. Cependant, « les gens sont prêts à prendre le chemin du changement », constate-t-elle au fil de l’avancée de ses travaux.

« Une oeuvre d’art peut faire changer les choses », Béatrice en est convaincue. Installée à la Réunion depuis vingt-cinq ans, la Bruxelloise a pendant des années réalisé des inclusions de fleurs sous résine, matériau polluant et nocif pour la santé. Jusqu’à ce qu’un incident, en 1999, l’oblige à jeter un lot de créations à peine terminées et l’amène à réfléchir sur l’impact de ces objets appelés tôt ou tard à finir à la poubelle. Elle se tourne vers le Land Art, un courant artistique né dans les années 60 qui consiste à créer des oeuvres éphémères en pleine nature en utilisant uniquement les ressources naturelles disponibles, sans dégradation de l’environnement, et dont il ne restera des traces que sous forme photographique. La plasticienne va ainsi exposer régulièrement ses réalisations. Néanmoins, là encore, elle a conscience de produire du déchet puisque les clichés sont imprimés sur des panneaux géants en PVC.

De plus en plus sensibilisée à la fragilité de la nature, Béatrice est forcée d’admettre que ce ne sont pas avec des fleurs, même artistiquement scénarisées, qu’on change les choses et les mentalités. Il lui faut frapper plus fort, montrer ce qu’on ne voit pas : les répercussions possibles de nos actes quotidiens. Pour la Nuit d’Art de Pleine lune 2013*, elle crée un flamboyant à l’aide de 450 canettes ramassées au bord des routes. Encore n’a t-elle sélectionné que des canettes vertes et rouges, afin de représenter le feuillage et les fleurs. La quantité phénoménale de ces contenants à boissons qu’elle découvre disséminés dans la nature la pousse sur la voie de l’Upcycling Art, mouvement dont le concept est de valoriser des déchets. Suivra C-Rex, un gigantesque caméléon fabriqué avec des milliers de canettes découpées en carrés de façon à représenter des pixels (voir photo). Exposé lors de manifestations appropriées -journées du Patrimoine ou de l’Environnement-, la bébête de 100 kg et 26 m de long vient nous rappeler, par une approche ludique s’adressant au plus grand nombre, à quel point nous avons un rôle à jouer dans la protection de la nature et la recherche de solutions locales. Mer de Demain, la dernière réalisation de l’artiste (à découvrir ci-dessous), est un véritable plaidoyer pour une (ré)action rapide.

Lorsque l’on sait que – excepté quelques petites subventions – tout ceci relève du bénévolat, on mesure l’engagement de cette mère de deux grands enfants, qui professe : « Essayons d’être fiers de ce que l’on laisse ». Elle peut heureusement compter sur son mari Michel Labat, qui l’aide à gérer la partie technique et logistique. « On nous prend pour des barrés, mais on devient de plus en plus crédibles au fil des projets pédagogiques », se réjouit Béatrice, proposant d’aller plus loin encore : « Le déchet ne devrait pas exister, c’est une ressource qu’il faudrait recycler sans cesse ».

Alors qu’une prise de conscience planétaire émerge peu à peu, l’adhésion à son message écologique et humaniste semble possible. « On n’a rien à perdre à essayer », assène-t-elle. En avons-nous seulement le choix ?

* Festival d’art plastique contemporain organisé de 2011 à 2014 à Villèle

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MER DE DEMAIN
LE CRI D’ALARME

Un récif corallien, des poissons, des algues, des étoiles de mer. Dans la lumière bleutée, sur fond de chant des baleines, on s’imagine en plongée dans l’océan à la découverte d’un monde magique. Sauf qu’en s’approchant un peu, on s’aperçoit que tout ceci est… du déchet. Plastique, polystyrène, métal rouillé ! Nous sommes dans un local du Collège Paul Herman de Saint-Pierre, où Béatrice Neirinckx a bénéficié d’une résidence d’artiste en milieu scolaire pendant deux ans. Après avoir ramené presque douze m3 de déchets de plusieurs endroits de l’île (bord de mer, embouchures de ravines, lieux de pique-nique), la plasticienne a mis en scène ce monde sous-marin factice, intitulé Mer de Demain.

L’expo ne peut qu’interpeller, et nous questionner. On rentre par la partie « esthétique », où les fonds marins sont restitués selon une vraisemblance étonnante. On croit reconnaître un poisson chirurgien dans ce qui s’avère être une bouteille d’huile, une étoile de mer dans ce gant de jardinage, ou un banc de poissons tropicaux dans ces savates rayées. Le ravissement est à son comble. « C’est beau ! », laisse-t-on échapper.

On déchante en arrivant à la deuxième partie où le même type de déchets est exposé, mais non travaillé : amoncellement de savates, balais, brosses à dents, objets en tout genre pas toujours identifiables et d’aspect moins idyllique. Place à la réalité qui fait mal… car c’est notre mode de vie qui engendre cette pollution ! 

L’oeuvre de Béatrice Neirinckx nous impose une réflexion sur l’accumulation des détritus dans les océans, leur dégradation (les microparticules du plastique sont particulièrement nocives), et l’urgence d’agir en changeant de comportements. La troisième partie apporte une note d’espoir avec les travaux des élèves du collège qui ont participé au projet dans le cadre d’ateliers pédagogiques. Ouf ! Reste que ceci ne doit pas être un coup d’épée dans l’eau et mérite d’être porté à la connaissance de tous,et particulièrement du public non averti.

Partant du principe que pour protéger, il faut connaître, Béatrice Neirinckx espère ardemment pouvoir donner une suite à cette exposition artistique et environnementale en la transférant dans un container qui irait à la rencontre des scolaires, usagers de la mer, pique-niqueurs, festivaliers… à condition de trouver les financements pour mener à bien cette nouvelle étape. Et, pourquoi pas, exporter l’idée aux îles de l’Océan Indien, elles aussi confrontées à cette problématique. Rappelons-nous que dans le Pacifique dérive un « continent » de résidus plastiques qui serait grand comme six fois la France…

Par Brigitte Terral

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